Zedvan par Cécile

Zedvan, ataraxique paradoxal

… Une légère brise dans les branches d’un cerisier en fleurs. Des hirondelles qui volent en arabesques de chanson en chanson. Un zèbre paisible à l’ombre d’un arbre.


Le Haillan Chanté 2013
Photo Alain Nouaux

“Les histoires façonnent nos vies et dans certains cas, nous aident à nous définir.” Si ce que dit une étude américaine récente (lien : http://www.maxisciences.com/lecture/lire-un-bon-roman-modifierait-biologiquement-le-cerveau_art31693.html) est vrai, “lire un bon roman modifierait biologiquement le cerveau”. Je commence justement à me dire que ça pourrait bien être la même chose pour la musique, comme les belles chansons d’écoute de mes auteurs-compositeurs-interprètes préférés découverts grâce à Bordeaux Chanson, qui viennent faire un tour spontanément dans ma tête depuis plusieurs saisons désormais. Ca peut vous paraitre un peu zébré comme idée, mais ça m’arrive régulièrement et parfois de façon incongrue. Exemple : “L’Eau de l’aurore” de Presque Oui alors qu’il pleut des trombes depuis des mois…, “Ma Crise” d’Albin de la Simone alors que je vois pas du tout le rapport entre mon âge et les cours de la bourse, ou “Fukushima” de Zedvan alors que plus personne ne pense à ce qui s’est passé à l’autre bout du monde il va y avoir bientôt deux ans !

Complètement zébré celui-là !
Une ballade salutaire dans l’univers poétique d’un chanteur, parfois comique, parfois tendre, parfois plus sombre, voire complètement foutraque : de quoi lutter efficacement contre la morosité ambiante et la grisaille pesante ! Ce qui me plait particulièrement chez Zedvan, que j’ai pas mal écouté depuis la sortie de son album “La Zébritude”, c’est sa façon de dessiner les contours du monde avec une spiritualité excentrique, ce petit grain de folie douce et contagieuse, vous savez ? Ce grain de sable qui fait tout déraper et qui tourne au chaos dans « Jéovah »… et dans pas mal d’autres chansons, où se croisent allègrement tsarines suffocantes et inquiétants fanatiques, bagnards en pyjamas à rayures, et amoureuses des livres à ramasser à la petite cuillère, stupre et morceaux de cervelet, kamasutra et bombe d’Hiroshima 😉 C’est donc quasiment sans transition qu’on passe en concert du rire sardonique à l’ambiance « Champagne » (ou Juliette mâtinée de « Brazil » ?) du « Bal des écorchés vifs » (ancien album) au guilleret « La Pompe à chaleur humaine », en navigant par la prise de conscience poétique de « Toutes ces lumières », ou l’inventaire de l’essentiel à inventer d’« Il reste », avec sa dernière note suspendue…

« Rien n’est jamais ni noir, ni blanc »
Dans la chanson-titre « la Zébritude », Zedvan revendique la fantaisie d’être soi-même. Ce qui fait le lien entre les chansons de l’album du même nom, c’est  « ce sentiment d’étrangeté au monde ». Chic et sauvage, notre zèbre n’a pas du tout, mais alors pas du tout envie d’être catalogué, enfermé dans une catégorie-cage du zoo moderne ! Ni zozo, ni zouave, ni zazou… à part peut-être au détour d’une chanson surréaliste de Brigitte Fontaine, qui compte parmi ses influences reconnues. (1) Et comme il aime aussi la pop et les musiques du monde (2), il passe allégrement d’une ballade jazz « tch k-tch… + légère réverb » ou d’une bossa  « tà diferente » à un rock bluesy aux accents latino et mélange les styles. Et l’atmosphère oscille entre recueillement et lâcher-prise de la danse… une façon de danser particulière et bien à lui. « Surtout ne prend pas de cours, lâche Christophe (Limousin, son nouveau guitariste) (3), l’oeil frisé : tu risquerais de perdre ce qui fait son caractère unique… explosif… spontané ! »

Le ciel déshirondellisé
Et oui, vous n’avez pas rêvé, vous avez bien lu « recueillement » il y a quelques lignes de cela ! Et ça peut vous paraître étonnant si vous avez gardé le souvenir d’un Zed Van Traumat plus « indomptable » dans son album précédent « Belge Andalou »… Derrière l’ébouriffant numéro de jonglage de mots et d’histoires hallucinées se cache en effet la douleur fulgurante et muette de Fukushima. (Bonjour la phrase qui plombe : je sais pas si j’assume ! 😉 En tout cas, cette chanson m’a émue, puis sa mélodie m’a accompagnée, des jours durant. Elle revient encore, de temps en temps et du coup, je me demande si elle n’a pas participé à modifier la biologie de mon cerveau.^^ En concert, Zedvan s’essuie le visage : « Encore une chanson pas drôle du tout. » En tout cas, un sujet grave qui « lui met le bouilli ! » Arpèges aériens à la guitare sèche, puis petites notes de guitare électrique comme des pétales qui tombent (au piano sur l’album, comme des gouttes), puis la basse donne des racines de sumo à la voix : très émouvant… Et Zedvan est encore bouleversé par l’exemple de résistance de ce vieux monsieur japonais (102 ans) qui a préféré en finir plutôt que d’être évacué, coupé de ses racines, du lieu paradisiaque où il a toujours vécu. « Fukushima, j’en n’aurais pas parlé si je n’avais pas lu ce fait divers. Tout est parti de la phrase « J’ai vécu… » et en remontant, de refrain en couplet, l’histoire de cet homme se raconte, celle de ce pays qui l’a accompagné, la matière même dont il est fait. La mélodie est venue en même temps… Souvent je pars de notes, de téléscopages de mots, de bouts de phrases, d’un noyau rythmé sens plus son avec une idée rythmique, pas forcément définitive. La plupart du temps, ça commence avec un texte, puis vient la musique. Au début, mes mélodies étaient un peu pauvres. Je leur accorde davantage d’importance maintenant. » A la question “chanson engagée ?”, il répond : « Pour ce genre de chanson, il y a un message, mais plus de l’ordre du sensible et de l’émotion que du discours. Il me semble que les chansons ne sont pas vraiment efficaces pour des causes qu’on doit défendre avec la raison. Je trouve souvent les chansons engagées maladroites. On ne fait pas de chanson avec des bons sentiments. En restant dans le registre du sensible, du récit, les gens peuvent davantage s’y reconnaître, se projeter.»

Un zèbre apaisé à l’ombre d’un cerisier en fleurs…
« Avant, quand j’étais méchant » « C’était ma période cynique » « Moi qui déteste les gens » On n’y croit pas 5 secondes ! Evidemment qu’il s’est attendri, peut-être en laissant s’envoler la moitié de son nom ?… Zedvan semble prêt à prendre le temps de retrouver son souffle, de respirer à pleins poumons, d’échapper à l’urgence et d’exprimer les paradoxes du monde : « Je fume à perdre haleine pour reprendre mon souffle » (dans « Il y a longtemps que je poque »). Il n’étouffe plus, on dirait, peut-être grâce au contraste assumé qui réconcilie histoire difficile et groove irrésistible (dans « J’ai tout fait »). C’est la fin du concert et Zedvan a l’air apaisé. Il reprend « La roue de fortune », son adaptation de Chico Buarque. Pieds nus, avec guitare seule au début, puis rejoint par les musiciens : batterie et contrebasse puissantes. Et il se fait vraiment plaisir, ça se voit : c’est l’ataraxie !(4) La chanson se termine sur mon mot brésilien préféré, « coraçao » : todo bom! 😉 (Après le concert, pendant la dédicace, il chantera – rien que pour nous – un couplet d’une autre chanson en brésilien : quel bonheur !)  « Il paraît qu’on raconte toujours la même chose dans ses chansons » dit-il en finissant pour de vrai cette fois avec un morceau de l’ancien album que j’adore : « Nadar ». Et bien, il faut croire que ce livre d’histoires trouve un écho particulier à mes oreilles sensibles et c’est sans doute pour ça que j’avais tellement envie de le partager avec vous avec moi aussi mon trop plein de mots !  

Et de finir mon interview avec une question bizarre : « qu’est-ce que vous aimeriez murmurer à l’oreille d’un zèbre ? » « Ah ah ! » (le zèbre sourit, c’est gagné ! 😉 « Je ne sais pas !… Je crois que… je lui demanderais de me bénir. Oui, c’est ça, me bénir, simplement…» Difficile de répondre à cette belle réponse : à mon tour plutôt de remercier Zedvan d’être Zedvan, avec son inspiration bienveillante, libératrice, fantaisiste et sage… et à Bordeaux Chanson de nous permettre de découvrir sur scène des auteurs qui nous réconcilient avec le verbe grâce au spectacle vivant.

(1) Pour en savoir plus sur les influences de Zedvan, son rapport aux mots et alimenter le grand débat Bordeaux-chansonnesque « la musique ou les paroles ? », vous pouvez vous jeter sur le portrait publié récemment dans le magazine en ligne My Global Bordeaux. Et oui, 2 articles sur 2 sites : quand on aime, on ne compte pas ! 😉 Allez-y, n’hésitez pas !

(2) Il a eu la chance d’être accompagné sur scène par le génial accordéoniste/multi-instrumentiste réunionais René Lacaille.

(3) Les musiciens géniaux qui accompagnent Zedvan sur cet album « habillé » par Marc Delmas avec beaucoup de talent sont : Christophe Limousin aux guitares, Nicolas Domenech aux basses et Didier Ottaviani aux percussions et batterie

(4) Ataraxie : quiétude absolue de l’âme, idéal du sage, selon l’épicurisme et le stoïcisme (Larousse)

2 réflexions sur « Zedvan par Cécile »

  1. Bravo Cécile ! Voilà un article qui donne envie de se ré-ré-ré-ré-ré…ré-écouter l’album ( et même LES ) album(s) de Zedvan !! et aussi bien sûr de le voir sur scène !! (il sera ce dimanche à Pomarez (40) dans le cadre du Festival "chantons sous les pins")

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